MHMoulaye Hammony

Digitalisation bancaire, épisode 1

Le lundi matin ou j'ai compte dix-sept papiers pour une seule demande de credit

9 min de lecture·brouillon

Un lundi matin, dans une grande agence bancaire de Nouakchott. Je suis venu accompagner un ami qui monte une petite société d'importation et qui veut demander une ligne de crédit pour financer sa première commande de conteneurs. Nous arrivons à huit heures et demie, au moment de l'ouverture, pour éviter la file. Nous ressortons à treize heures. Entre les deux, nous avons rempli six formulaires, signé onze feuilles, fourni cinq copies de la CNI, deux extraits du registre du commerce, une attestation d'assurance, un plan de financement en trois exemplaires, une lettre manuscrite de motivation, et un dossier photo des locaux imprimé sur papier glacé parce que "le noir et blanc, ça ne se voit pas bien". J'ai compté, sur le trajet du retour, dix-sept papiers distincts. Il y avait, sans exagérer, deux fois le même formulaire d'ouverture de dossier, imprimé sur deux couleurs différentes parce que "le rose, c'est pour le service crédit, le blanc, c'est pour le service commercial".

L'agent bancaire était compétent, courtois, patient. Il faisait de son mieux avec les outils qu'on lui donnait. Le problème n'était pas humain. Le problème était organisationnel et technique. Chaque service de la banque avait ses propres formulaires, ses propres circuits, ses propres exigences. Personne ne parlait à personne. Le client, lui, servait de messager entre les services, transportant physiquement l'information d'un bureau à l'autre, comme au temps du télégraphe.

Nous sommes ressortis avec une promesse : "Vous aurez un retour dans quinze jours." Nous en avons eu un, au bout de vingt-huit jours, après deux relances téléphoniques. La réponse était favorable, mais elle imposait de repasser signer un contrat de gage sur un matériel qui n'existait pas encore. Il a fallu trois autres visites pour finaliser. Au total, plus de six semaines entre la première démarche et le début effectif de la ligne de crédit.

Ce n'est pas une exception, c'est la règle

Ce que j'ai vécu ce lundi matin, je l'ai revécu depuis dans plusieurs banques mauritaniennes, avec des variations mais toujours le même fond. Ouvrir un compte professionnel : déplacement en agence, dossier papier, délai de plusieurs jours pour un simple accord de principe. Faire une remise de chèque : déplacement en agence, formulaire papier, bordereau en trois exemplaires. Demander un découvert de trésorerie : rendez-vous physique, dossier à monter, revue par un comité qui se réunit une fois par semaine. Souscrire une assurance liée à un prêt : encore un formulaire, encore un déplacement, encore une signature. Demander une lettre de crédit pour l'import : parcours de plusieurs semaines, plusieurs pièces justificatives redondantes, plusieurs allers-retours entre services.

Sur ces démarches, aucune banque mauritanienne, aujourd'hui, ne propose une expérience vraiment en ligne au sens où l'entend un client habitué aux services numériques. Certaines banques ont une application mobile qui permet de consulter son solde, de faire des virements internes ou de commander un chéquier. D'autres ont un portail entreprise qui affiche quelques rapports et permet de télécharger des relevés. Mais pour tout ce qui touche à une demande, à une souscription, à un engagement, on retombe systématiquement sur le triptyque : déplacement, papier, délai.

Cette situation ne résulte pas d'un manque de moyens financiers. La place bancaire mauritanienne compte aujourd'hui plus d'une douzaine d'établissements en activité, dont plusieurs dégagent des résultats confortables et disposent de fonds propres significatifs. Elle ne résulte pas non plus d'une absence de réglementation permettant l'ouverture à distance : la loi mauritanienne sur la signature électronique existe depuis 2015, et la loi sur la protection des données depuis 2017. Elle résulte d'un écosystème fragmenté où chaque banque devrait, pour se moderniser seule, investir dans un projet informatique dont le retour sur investissement est difficile à chiffrer et dont la maîtrise interne fait souvent défaut.

Ce que fait la concurrence, chez nous et ailleurs

En Mauritanie même, les opérateurs de mobile money ont montré que l'on pouvait accueillir un client en quelques minutes depuis un téléphone, sans déplacement, sans papier, avec une identification légère mais suffisante pour le niveau de risque du service. Ils n'ont pas d'agences à chaque coin de rue. Ils ont bâti leur croissance sur la simplicité d'inscription et d'usage. Le contraste avec la banque classique est brutal, y compris pour un client qui utilise les deux systèmes : il réussit à envoyer cent mille ouguiyas à un cousin à Kiffa en dix secondes depuis son téléphone, mais il lui faut deux heures pour déposer un chèque du même montant à l'agence en face de chez lui.

Au Maroc, plusieurs grandes banques ont lancé des parcours totalement en ligne pour l'ouverture de compte, avec vérification d'identité à distance, capture de la carte nationale, comparaison selfie liée au document, et signature électronique reconnue. Le groupe Attijariwafa Bank, présent dans plusieurs pays africains, a beaucoup investi dans la modernisation de son parcours client depuis dix ans. Des acteurs 100 pour cent digitaux ont commencé à émerger sur le marché marocain, sur le modèle des néo-banques européennes. En Tunisie, les grandes banques ont modernisé leurs portails clients avec des demandes en ligne pour la plupart des produits courants. Au Sénégal, plusieurs banques ont commencé à proposer des parcours digitaux sérieux, souvent en partenariat avec des fintechs locales.

Des éditeurs de logiciels bancaires comme Sopra Banking, Temenos, Backbase ou Alkami équipent des centaines de banques dans le monde avec des plateformes de digitalisation client. En Europe du Nord, des acteurs comme Nordigen, aujourd'hui intégrés au groupe GoCardless, ont poussé l'agrégation de comptes très loin en s'appuyant sur les normes ouvertes d'open banking. Ces éditeurs sont excellents dans leur segment, mais leurs plateformes sont pensées pour des banques disposant de budgets IT considérables et d'équipes internes de plusieurs dizaines de personnes.

Nous, en Mauritanie, nous demandons encore trois copies de la même pièce. Il ne s'agit pas d'une caricature. C'est la réalité vérifiable de la plupart des parcours bancaires longs (crédit, assurance, demande professionnelle) en 2026.

Un coût qui ne se voit pas dans les bilans

Ce coût n'apparaît pas directement dans les rapports annuels des banques mauritaniennes. Il se cache ailleurs. Il se cache dans le temps perdu par les entrepreneurs qui, comme mon ami, passent des demi-journées à courir après des tampons pendant que leur affaire tourne au ralenti. Il se cache dans les projets qui n'aboutissent pas parce que la fenêtre commerciale (un appel d'offres, une saison de vente, une opportunité d'import) s'est fermée avant que le dossier ne soit bouclé. Il se cache dans le turnover des chargés de clientèle épuisés par des tâches administratives répétitives qui, dans un système moderne, seraient automatisées.

Il se cache aussi dans la réputation collective d'un secteur qui, injustement, passe pour immobile aux yeux d'une jeunesse qui vit dans son téléphone et qui, quand elle a le choix, préfère ouvrir un portefeuille mobile à un compte bancaire classique. Cette perception, une fois installée, est difficile à inverser. Les banques mauritaniennes, qui ont pourtant des atouts réels (réseau d'agences, expertise en financement structuré, produits d'assurance, présence dans les régions), risquent de perdre progressivement une génération entière de clients potentiels au profit d'acteurs plus agiles.

Le pire, c'est que ce coût n'est pas nécessaire. Il est le fruit d'une accumulation historique de procédures qui, prises une par une, avaient leur raison d'être au moment où elles ont été instaurées, mais qui aujourd'hui empêchent la banque mauritanienne de rendre le service que ses propres clients attendent. Chaque procédure sédimentée par vingt ans d'habitudes finit par former une géologie qu'il est plus facile de contourner que de réformer.

Ce que je vois, en tant qu'entrepreneur et observateur

Je dirige une entreprise de logiciels à Nouakchott. Je suis client de plusieurs banques mauritaniennes, en tant que particulier et en tant qu'entreprise. Je parle aussi régulièrement avec des cadres bancaires qui, en privé, reconnaissent tous la même chose : "Nous savons que notre parcours client est en retard. Nous voulons le moderniser. Nous n'avons pas les outils, pas le budget, ou pas encore les partenaires qu'il faut."

Cette phrase revient d'une banque à l'autre, avec une constance qui m'a frappé. Le problème n'est pas la volonté. Le problème est l'écart entre la volonté et les moyens pratiques de la concrétiser dans un contexte mauritanien. Un projet interne de digitalisation dans une banque, même moyenne, coûte des milliards d'ouguiyas et prend des années. Les éditeurs internationaux facturent en devises, ne s'installent pas physiquement au pays et ne parlent pas le hassaniya. Les intégrateurs régionaux les plus solides sont débordés ou trop chers. Les équipes internes des banques sont compétentes mais souvent trop peu nombreuses pour porter un chantier de cette ampleur en parallèle du run quotidien.

Le résultat est un immobilisme qui ne satisfait personne. Ni les banques, qui savent qu'elles perdent du terrain. Ni les clients, qui savent qu'ils méritent mieux. Ni les régulateurs, à commencer par la Banque Centrale de Mauritanie, qui suivent avec attention les débats mondiaux sur l'open banking et l'inclusion digitale et qui aimeraient voir la place mauritanienne se moderniser.

Pourquoi j'écris cet article aujourd'hui

J'écris parce que je pense que cet écart peut se combler. Pas en important une solution étrangère clé en main, qui coûte trop cher et ne parle pas notre langue. Pas non plus en réinventant tout depuis zéro pour chaque banque, ce qui serait un gaspillage collectif. Mais en construisant une couche mauritanienne, mutualisable, adaptable, qui permettrait à chaque banque de proposer à ses clients l'expérience qu'elle est en droit d'attendre au vingt-et-unième siècle, tout en respectant les spécificités de chaque établissement.

Cette couche doit être pensée au bon niveau. Ni un simple site vitrine, qui ne résout rien. Ni un noyau bancaire complet, qui remplacerait le système existant, ce qu'aucune banque en activité ne peut se permettre d'envisager à court terme. Ce dont les banques mauritaniennes ont besoin, c'est d'une couche intermédiaire : un portail client digital qui accueille les demandes, les guide, vérifie l'identité du demandeur, capture les signatures électroniques, alimente le système bancaire interne avec des données propres, et décharge les agences des tâches purement administratives.

Cette couche doit aussi se brancher sur les briques transversales que le pays est en train de se donner : vérification d'identité, signature électronique, plus tard scoring alternatif, plus tard encore agrégation de comptes multi-établissements. C'est un chantier de plusieurs années, mais il commence par un premier pas.

Dans les prochains articles de cette série, je décrirai pourquoi la place bancaire mauritanienne est restée à l'écart de la vague digitale, quels choix techniques il faut faire pour éviter les pièges classiques de la sur-ingénierie, et quelle vision cela ouvre pour l'ensemble du secteur.

Pour aujourd'hui, une question. Combien de démarches bancaires avez-vous faites cette année ? Et combien parmi elles vous ont vraiment demandé, techniquement, de vous déplacer physiquement en agence ?