MHMoulaye Hammony

Digitalisation bancaire, épisode 2

Pourquoi la place bancaire mauritanienne est restee a l'ecart de la vague digitale

8 min de lecture·brouillon

Dans l'article précédent, j'ai raconté cette matinée de dix-sept papiers pour une seule demande de crédit dans une agence de Nouakchott. Beaucoup de lecteurs m'ont écrit pour partager des expériences similaires, souvent pires. Certains cadres bancaires m'ont aussi écrit en privé pour dire, en substance : "Vous avez raison, mais on ne sait pas par où commencer." La question qui suit est celle qui compte : pourquoi cette situation persiste-t-elle, alors même que nos voisins ont avancé, que les technologies existent, que les lois sont là ?

Une place bancaire fragmentée

La Mauritanie compte aujourd'hui plus d'une douzaine de banques commerciales en activité, plusieurs banques islamiques, quelques établissements financiers spécialisés dans les crédits à la consommation ou dans le financement des entreprises. Cette diversité, qui pourrait être un atout en termes de concurrence, est paradoxalement un obstacle sur le chantier de la digitalisation. Chaque banque, prise isolément, a un marché trop limité pour amortir seule un investissement informatique lourd. Chacune redéveloppe, à sa manière, ses propres formulaires, ses propres circuits, ses propres modules. Aucune ne mutualise avec les autres, alors même que la moitié des besoins est parfaitement commune : vérification d'identité du client, signature électronique des engagements, gestion des dossiers, traçabilité des étapes, notifications au client.

Cette fragmentation coûte cher au pays. Elle démultiplie inutilement les investissements, elle épuise les équipes techniques qui construisent chacune de leur côté à peu près la même chose, elle ralentit l'ensemble de la place au rythme du plus lent. Elle rassure indirectement les grands éditeurs internationaux, qui savent qu'aucune banque mauritanienne ne représentera jamais, seule, un budget d'implémentation à leurs standards, et qui n'ont donc aucune incitation à venir s'installer ici.

L'absence de couche digitale unifiée

Dans plusieurs pays comparables, une couche digitale mutualisée existe déjà, sous des formes diverses. Au Maroc, l'écosystème s'est structuré autour d'éditeurs régionaux et de partenariats banque-fintech, avec la Bank Al-Maghrib qui a joué un rôle actif de coordination. En Tunisie, la Poste et les grandes banques ont progressivement convergé sur des standards partagés d'identification et de paiement, notamment via le développement du portefeuille postal e-DINAR. Au Sénégal, l'interopérabilité mobile money impulsée par la BCEAO a créé de facto une couche commune sur laquelle plusieurs services se sont branchés. En Europe, la directive DSP2 a forcé l'ouverture des interfaces bancaires et permis l'émergence de services d'agrégation et d'initiation de paiement.

En Mauritanie, rien de tel n'existe encore au niveau des demandes bancaires. Chaque établissement continue de fonctionner en silo, avec ses papiers, ses tampons, ses circuits internes non partagés. La Banque Centrale de Mauritanie suit avec attention les débats mondiaux sur l'open banking et la modernisation des parcours, mais aucune impulsion réglementaire majeure n'a encore forcé la place à converger.

Cette absence n'est pas une fatalité. C'est un vide qui attend d'être comblé par une initiative locale, publique ou privée, capable de proposer les briques transversales dont chaque banque pourrait s'équiper sans devoir tout construire elle-même. Un vide, en économie numérique, n'est jamais un vide durable : il finit toujours par se remplir, soit par un acteur local qui prend l'initiative, soit par un acteur étranger qui vient capter la place.

Ce que font les grands éditeurs internationaux

Sopra Banking, Temenos, Backbase, Alkami sont des références mondiales de la digitalisation bancaire. Ils font des choses remarquables et ils sont déployés dans des centaines de banques à travers le monde, y compris dans plusieurs grandes banques africaines et moyen-orientales. Leurs plateformes sont pensées pour des banques disposant de centaines de millions d'euros de budget IT et d'équipes internes de plusieurs dizaines, voire centaines de personnes. Leurs projets d'implémentation durent deux à cinq ans, souvent plus. Leurs licences sont facturées en devises et souvent indexées sur le nombre de comptes ou le volume de transactions.

Ces acteurs ont toute leur place dans les grandes banques régionales africaines comme Attijariwafa Bank, Ecobank, Coris Bank, Bank of Africa. Ils n'en ont pas dans une banque mauritanienne de taille moyenne, sauf à distordre complètement le modèle économique de celle-ci. Ce constat n'est pas une critique de ces éditeurs. Leur modèle est cohérent avec leur cible. C'est la reconnaissance d'une réalité économique qui laisse un espace considérable pour d'autres approches.

Ce que font les néo-banques et les fintechs régionales

En Europe, plusieurs néo-banques exclusivement mobiles ont conquis des millions de clients : Revolut au Royaume-Uni, N26 en Allemagne, Monzo au Royaume-Uni, Bunq aux Pays-Bas. Elles ont démontré qu'un parcours 100 pour cent digital pouvait fonctionner pour les besoins courants (ouverture de compte, virements, cartes, épargne courte) et progresser ensuite vers les besoins plus complexes (crédit, épargne longue, assurance). Aux Émirats, Wio a fait de même sur son marché. Au Nigeria, Kuda et OPay ont bâti des bases massives de clients autour d'expériences purement mobiles, souvent orientées vers les jeunes urbains sous-bancarisés.

Dans le monde de l'open banking, Nordigen, aujourd'hui intégré au groupe GoCardless, a poussé l'agrégation de comptes très loin en s'appuyant sur les normes ouvertes européennes. Ce modèle, où un tiers de confiance peut lire, avec l'accord explicite du client, les données bancaires détenues par plusieurs établissements, ouvre des services nouveaux (scoring transversal, budgétisation intelligente, initiation de paiement) qui n'existent pas encore en Mauritanie.

Au niveau de la région, plusieurs fintechs sénégalaises et ivoiriennes commencent à proposer des services innovants adossés aux banques traditionnelles, parfois en marque blanche. Le Ghana a vu émerger des solutions d'onboarding digital adossées à la carte Ghana Card. Le Rwanda pousse depuis plusieurs années une stratégie numérique bancaire ambitieuse, avec un cadre réglementaire favorable.

Ce qui bloque en Mauritanie

Plusieurs facteurs se cumulent et se maintiennent mutuellement.

D'abord, un cadre juridique sur la signature électronique et la protection des données existant depuis plusieurs années, mais peu mobilisé dans les parcours bancaires réels. La loi de 2015 sur la signature électronique reconnaît la valeur probante des signatures numériques dans le cadre bancaire, mais très peu de banques ont mis en place les outils pratiques pour la produire, la conserver, la vérifier en cas de litige.

Ensuite, une absence de standards partagés entre les banques et de gouvernance mutualisée du sujet digital. Les initiatives collectives, quand elles existent, restent modestes et sectorielles.

Ensuite encore, un tissu de fournisseurs locaux insuffisamment développé jusqu'à récemment. Les banques qui voulaient se moderniser ne trouvaient pas facilement de partenaires techniques locaux capables de porter un chantier sérieux. Cette situation change lentement, avec l'émergence de plusieurs entreprises locales d'ingénierie logicielle.

Ensuite aussi, une culture organisationnelle bancaire qui, historiquement, préfère l'agence physique au canal digital. Le réseau d'agences reste un actif stratégique fort, et beaucoup de dirigeants craignent, à tort ou à raison, que la digitalisation ne dévalorise cet actif.

Enfin, un client final qui, jusqu'aux dernières années, ne réclamait pas fortement le service digital, faute de comparaison possible avec autre chose que le mobile money. Cette situation évolue rapidement avec la génération née dans les années 2000, qui n'accepte plus les délais et les papiers d'un autre âge.

Ces facteurs se sont maintenus mutuellement, chacun servant d'alibi aux autres. Le déblocage, quand il viendra, se fera sur plusieurs de ces fronts à la fois : impulsion réglementaire de la Banque Centrale, initiative d'un ou deux acteurs bancaires précurseurs, montée en puissance des fournisseurs locaux, changement d'attentes du client.

Pourquoi ne pas remplacer le cœur bancaire

Il faut être franc, même si ce n'est pas ce que veulent entendre les commerciaux des grands éditeurs. Aucune banque en activité ne peut remplacer son système central en quelques trimestres. Ces systèmes gèrent des années, parfois des décennies d'historique, des interfaces normalisées avec les compensations interbancaires, avec les opérateurs de paiement, avec les autorités de supervision. Ils portent des logiques métier complexes calibrées au fil des années. Les remplacer est un projet qui prend cinq à dix ans dans les meilleurs cas, qui coûte des dizaines de millions de dollars, et qui échoue une fois sur deux, même dans les banques les plus solides. Plusieurs cas d'école récents, en Europe et en Amérique du Nord, l'ont rappelé douloureusement.

En revanche, on peut, tout en gardant le cœur en place, ajouter une couche moderne au-dessus, qui s'occupe uniquement de l'expérience client et de l'orchestration des demandes. Cette couche parle au cœur bancaire par des interfaces (API, fichiers, traitements par lot), elle en respecte les règles, mais elle offre au client final une vitrine et un parcours totalement modernes. C'est exactement ce qu'ont fait beaucoup de banques européennes et asiatiques ces dix dernières années : elles ont laissé leur mainframe historique tourner, et elles ont branché par-dessus des portails et des applications modernes qui masquent la lourdeur du back-end. Les clients finaux, dans leur immense majorité, ne se rendent compte de rien : ils voient un service fluide.

C'est précisément dans cette couche intermédiaire que se joue l'avenir digital de la place bancaire mauritanienne. Elle est plus rapide à construire qu'un cœur bancaire, plus abordable financièrement, plus tolérante à l'apprentissage progressif. Elle est aussi le bon niveau de mutualisation : plusieurs banques peuvent, sans concurrence directe, partager la même couche technique tout en gardant chacune leur marque, leurs produits, leur relation client.

Ce que je vais décrire dans le prochain article

Dans le prochain article, je décrirai ce que devrait être cette couche digitale mauritanienne, quelles briques la composent, quelles exigences techniques et juridiques elle doit respecter, comment elle se branche aux cœurs bancaires existants, et ce que sa mise en place changerait pour les entrepreneurs qui se heurtent aujourd'hui aux dix-sept papiers du lundi matin, pour les banques qui cherchent à se moderniser sans casser ce qui tourne, et pour les régulateurs qui suivent avec attention l'évolution du secteur.

Pour aujourd'hui, une question. Si vous étiez banquier mauritanien, par quelle démarche client commenceriez-vous votre chantier de digitalisation, et pourquoi celle-là ?