MHMoulaye Hammony

Paiement mobile, épisode 2

Pourquoi la Mauritanie n'a toujours pas son moment M-Pesa

8 min de lecture·brouillon

Dans l'article précédent, je racontais l'histoire d'une jeune vendeuse de Tevragh-Zeina qui a perdu une commande parce que son client de Nouadhibou n'avait pas le bon wallet. J'ai reçu, en quelques jours, une dizaine de messages qui disaient tous la même chose : "Chez moi aussi. Chaque semaine." Un restaurateur du Ksar m'a raconté qu'il refuse chaque week-end plusieurs commandes parce qu'il n'a pas le wallet demandé. Une créatrice de contenu m'a expliqué qu'elle a fini par ouvrir quatre comptes chez quatre opérateurs, et qu'elle passe désormais son samedi matin à réconcilier les paiements.

La vraie question, celle qui suit ce constat, est plus difficile à traiter. Pourquoi, une dizaine d'années après le lancement de nos premiers wallets, aucun ne parle-t-il encore aux autres ? Pourquoi la Mauritanie n'a-t-elle toujours pas eu son moment M-Pesa, ni son moment Wave, ni son moment ghanéen ? Le pays a une jeunesse connectée, une pénétration mobile élevée, une monnaie stable, des banques bien capitalisées et une banque centrale respectée. Sur le papier, tout est là.

Une histoire courte de nos wallets

Nos wallets sont nés dans les silos de leurs institutions mères. Bankily a été construit par la Banque Populaire de Mauritanie, principalement pour ses clients particuliers et les salariés des entreprises qui domicilient leur paie chez elle. C'est aujourd'hui l'un des noms les plus reconnus du pays, avec une base d'utilisateurs qui déborde largement la clientèle bancaire d'origine.

Masrvi, sous la bannière Sedad du groupe BMI, a été lancé selon la même logique : servir d'abord une base bancaire captive, puis élargir. Son adoption est particulièrement forte auprès des salariés des grandes entreprises et de l'administration, dont les paies transitent souvent par la BMI.

BCI Pay a suivi côté BCI, avec un positionnement plutôt haut de gamme et une intégration forte à l'application mobile de la banque. Click, enfin, a été porté par Mauritel, l'opérateur télécom, avec une base d'abonnés très différente : plus large, plus jeune, moins liée au monde bancaire traditionnel, plus proche de la logique du transfert d'argent que du paiement marchand.

Chacun avait, à sa naissance, une bonne raison d'exister et une clientèle naturelle à servir. Aucun n'a été pensé, dès le départ, pour dialoguer avec les autres. Chacun a construit ses règles de sécurité, son interface commerçant, son back-office, ses codes secrets, ses limites de transaction, sa procédure de contestation. Et surtout, chacun a construit son propre modèle économique, avec ses propres commissions et ses propres accords de partage. Ouvrir l'interopérabilité, pour chacun, revient à partager une part de sa marge et de sa relation client avec des concurrents. Sans incitation forte, personne ne le fait spontanément.

La différence avec les histoires qui ont marché

Au Kenya, M-Pesa n'a pas dominé parce qu'il était supérieur techniquement à ses concurrents. Il a dominé parce qu'il a été lancé en 2007 par Safaricom, opérateur télécom écrasant sur son marché domestique, à un moment où le système bancaire kényan couvrait mal la population et où les besoins de transfert entre les villes et les campagnes étaient immenses. La domination est venue par la base d'utilisateurs, pas par la coordination des acteurs. Le résultat est efficace mais concentré : un acteur privé unique dessine, en pratique, l'infrastructure nationale de paiement du pays. Les débats sur cette concentration existent, mais l'utilisateur final ne se pose plus la question du wallet à choisir.

Au Sénégal, Wave a fait un pari différent, plus tardif et plus radical. Casser les prix des transferts, simplifier l'interface au maximum, cibler d'abord les particuliers dans les quartiers populaires, puis les petits commerçants. L'adoption massive de Wave, en quelques années, a forcé les acteurs historiques du mobile money sénégalais à s'aligner sur des prix beaucoup plus bas et sur une expérience utilisateur beaucoup plus simple. Parallèlement, la BCEAO, banque centrale des huit pays de l'Union Économique et Monétaire Ouest-Africaine, a organisé peu à peu l'interopérabilité au niveau régional à travers le GIM-UEMOA. La Mauritanie n'a pas accès à ce système, parce qu'elle n'est pas membre de cette union monétaire.

Au Ghana, la Banque du Ghana a pris les choses en main dès 2018. Elle a créé un service national de commutation, le GhIPSS Mobile Money Interoperability, et a rendu l'interopérabilité obligatoire entre les principaux wallets du pays. Ce n'est pas un acteur privé qui a imposé le standard, c'est le régulateur, avec un mandat public et une échéance ferme. L'effet a été spectaculaire : les transferts entre wallets concurrents se sont multipliés en quelques mois, et l'expérience marchand est devenue beaucoup plus fluide.

En Côte d'Ivoire, l'écosystème est encore différent. Orange Money, Wave et MTN Money coexistent dans le même espace, avec des règles définies par la BCEAO et le système régional. Le résultat, sans être parfait, permet à un marchand d'Abidjan d'accepter les trois principaux wallets sans multiplier les contrats.

Trois chemins différents, trois pays très différents, un même résultat : le paiement mobile y a cessé d'être un obstacle au commerce.

Pourquoi ces recettes ne s'appliquent pas telles quelles

En Mauritanie, la trajectoire kényane est peu probable à court terme. Nous n'avons pas eu un Safaricom dominant capable d'écraser le marché à lui seul. Nos opérateurs télécoms, Mauritel, Mattel et Chinguitel, se partagent les abonnés sans qu'aucun n'atteigne la masse critique qui a fait la puissance de M-Pesa au Kenya. Aucun n'a, à ce jour, transformé son offre télécom en offre de mobile money universelle acceptée partout.

Nous n'avons pas non plus eu, jusqu'ici, un Wave local capable d'arriver avec des prix ultra-bas et une interface d'une simplicité radicale. Nos wallets sont institutionnels, prudents, adossés à des banques qui optimisent leur propre marge d'abord et qui ont légitimement d'autres priorités stratégiques que la conquête agressive du marché du transfert.

Nous n'avons pas non plus, à ce jour, de commutateur national imposé par la Banque Centrale de Mauritanie sur le modèle ghanéen. La BCM a beaucoup avancé ces dernières années sur la modernisation des paiements de gros, sur les systèmes interbancaires classiques, sur le cadre réglementaire des établissements de paiement, mais l'interopérabilité mobile money au niveau des utilisateurs finaux reste un chantier ouvert. Les discussions techniques existent, les intentions sont là, l'échéance précise ne l'est pas encore.

Et parce que nous ne sommes pas membres de l'UEMOA, nous ne bénéficions pas, par ricochet, des travaux d'interopérabilité que la BCEAO a menés au niveau régional. Notre ouguiya vit dans son propre espace monétaire, avec ses propres règles, ce qui protège certaines de nos institutions mais nous prive aussi de ces effets d'entraînement.

Il faut ajouter à ce tableau une réalité qui pèse : la relation entre un opérateur mobile et son wallet est aussi une relation politique et stratégique. Ouvrir son interface à un tiers indépendant, c'est en partie perdre la maîtrise du parcours client, accepter qu'un autre acteur se place entre le wallet et le marchand. Sans incitation forte, réglementaire ou concurrentielle, ce mouvement se fait à un rythme lent, souvent en pointillé, et parfois par revirements successifs.

Ce qui reste possible

L'interopérabilité étatique, imposée par le régulateur, viendra un jour. Elle est logique, elle est souhaitable, et elle sera annoncée le moment venu. Mais l'expérience de nos voisins nous enseigne deux choses importantes.

Premièrement, elle prend des années. Il aura fallu au Ghana près d'une décennie de travaux pour arriver à son service national de commutation. La Côte d'Ivoire n'a pas atteint son niveau actuel d'un coup. La construction d'un commutateur national suppose des accords techniques complexes, une gouvernance partagée, un modèle économique accepté par tous les opérateurs, un cadre réglementaire adapté et des systèmes informatiques compatibles. Aucun de ces éléments ne se met en place en quelques mois.

Deuxièmement, l'interopérabilité étatique règle très bien le transfert de personne à personne, mais elle laisse encore beaucoup à faire sur les paiements marchands, la gestion des reçus, la réconciliation comptable, l'expérience client sur un site en ligne, l'intégration à des logiciels de caisse et à des plateformes de commerce électronique. Ce dernier kilomètre, celui qui touche directement le commerçant et son client, reste à construire, y compris dans les pays qui ont réussi leur interopérabilité de base.

Il existe donc une autre route, plus courte, parfaitement complémentaire de la première. Ne pas attendre le grand soir de l'interopérabilité nationale, mais construire dès maintenant, côté marchand, une couche logicielle qui absorbe la fragmentation. Un pont qui parle à Bankily d'un côté, à Masrvi de l'autre, à BCI Pay et à Click en même temps, et qui présente au commerçant une seule porte d'entrée, un seul reçu, un seul suivi, un seul rapprochement comptable en fin de mois.

Cette approche n'entre pas en conflit avec l'action publique. Au contraire, elle prépare le terrain. Elle habitue les commerçants à raisonner en termes de paiement en ligne, elle documente les flux, elle standardise les usages. Quand la BCM et les opérateurs décideront collectivement d'ouvrir l'interopérabilité au niveau national, la couche marchand sera déjà là, prête à en tirer parti immédiatement.

Dans le prochain article, je décrirai à quoi devrait ressembler concrètement ce type d'agrégateur mauritanien, quels arbitrages techniques il doit assumer, comment il doit gérer la fragmentation actuelle, et ce que cela ouvrirait pour les commerçants, les éditeurs de logiciels, les écoles, les cabinets et les associations du pays.

Pour aujourd'hui, une question. Pensez-vous que l'interopérabilité viendra plus vite par la réglementation ou par l'initiative des acteurs qui construisent des ponts entre wallets ?