Identite numerique, épisode 2
Pourquoi la Mauritanie n'a toujours pas d'identité numérique utilisable en 2026
Depuis que j'ai commencé à travailler sur les sujets d'identité numérique en Mauritanie, une question me revient sans cesse, posée par des amis banquiers, par des collègues du secteur public, par des entrepreneurs de la diaspora. Comment se fait-il que notre CNI, réputée être l'une des meilleures d'Afrique de l'Ouest, ne serve encore à presque rien à distance ? Comment un citoyen d'un pays voisin, avec un document moins abouti que le nôtre, peut-il ouvrir un compte, souscrire une assurance ou signer un contrat depuis son téléphone, alors qu'un Mauritanien doit encore faire la queue à l'agence ?
Cette contradiction n'a pas d'explication technique. Elle s'explique par l'absence d'une couche intermédiaire, celle des acteurs qui prennent la peine d'assembler les briques existantes, de les documenter et de les rendre disponibles au reste de l'économie. C'est un manque humain et organisationnel, pas matériel.
La qualité de notre document est reconnue
La CNI mauritanienne actuelle est un document biométrique conforme aux standards internationaux. Elle comporte une puce sans contact qui contient les données d'état civil, la photo et une signature électronique du document lui-même. Elle intègre une zone de lecture optique, dite MRZ, en bas du recto. Cette zone, standardisée par l'Organisation de l'aviation civile internationale, permet à n'importe quel appareil équipé d'un capteur photo de lire les données nominatives et de vérifier, grâce à des clés de contrôle, que le document n'a pas été altéré. Le numéro national d'identification, unique et permanent, permet enfin d'associer un citoyen à une identité stable dans le temps.
Ces caractéristiques ne sont pas anecdotiques. Elles signifient que la Mauritanie a fait, il y a déjà plusieurs années, le choix d'un document moderne qui rivalise sans complexe avec ceux du Maroc, du Sénégal, du Rwanda ou du Kenya. Certains pays voisins, notamment le Sénégal, disposent de documents dont la qualité biométrique est inférieure à la nôtre.
Autrement dit, la matière première est là. Le problème n'est pas dans la carte. Il est dans ce qu'on en fait, ou plutôt dans ce qu'on n'en fait pas.
Ce que d'autres pays ont construit au-dessus de leur document
Pour comprendre notre retard, il est utile de regarder ce que des pays comparables ou plus avancés ont construit au-dessus de leurs documents d'identité.
L'Inde a lancé, à partir de 2009, le programme Aadhaar. En un peu plus d'une décennie, plus d'un milliard de personnes ont reçu un identifiant unique associé à leurs données biométriques. Mais l'innovation principale d'Aadhaar n'est pas le numéro. C'est l'infrastructure publique d'authentification qui permet à n'importe quel service, public ou privé, d'interroger le système pour vérifier qu'une personne est bien celle qu'elle prétend être. Cette infrastructure a servi de socle à l'ouverture de centaines de millions de comptes bancaires, à des transferts sociaux directs, à la souscription de forfaits téléphoniques en quelques minutes. L'Inde n'est pas parfaite, et le programme a suscité des débats légitimes sur la vie privée. Mais elle a compris qu'un document sans infrastructure de vérification ne change presque rien.
Le Rwanda, à une échelle beaucoup plus petite, a construit la plateforme Irembo, qui centralise des dizaines de services publics et vérifie l'identité des demandeurs contre la base nationale. Un Rwandais peut ainsi obtenir un extrait de casier judiciaire, demander un permis, s'inscrire à un examen sans se déplacer. Là encore, ce n'est pas la carte qui a fait la différence, c'est la volonté politique et technique d'ouvrir la vérification à des services numériques.
L'Estonie a poussé la logique le plus loin. Sa carte d'identité nationale est un dispositif de signature électronique reconnu partout en Europe grâce au règlement eIDAS. Un Estonien vote en ligne, déclare ses impôts en trois clics, signe un contrat commercial avec une contrepartie française sans imprimer un seul document, et peut même créer une société entièrement à distance. La population estonienne est cent fois plus petite que celle de l'Inde, mais la démarche est cohérente.
Le Sénégal, enfin, montre qu'il est possible d'avancer même sans infrastructure nationale ambitieuse. Il n'y a pas au Sénégal d'équivalent d'Aadhaar. Ce qui a permis à Wave et à d'autres acteurs du mobile money de décoller, c'est un cadre réglementaire pragmatique qui autorise des vérifications simplifiées (KYC allégé) pour les petits comptes, combiné à une adoption massive du smartphone et à une acceptation culturelle du selfie comme preuve d'identité. La qualité de vérification est probablement inférieure à ce que notre CNI pourrait permettre, mais l'expérience utilisateur est sans commune mesure avec la nôtre.
Trois raisons pour lesquelles la Mauritanie n'a pas encore décollé
À force de discuter avec des acteurs du secteur bancaire, de l'administration, des télécommunications et de la nouvelle génération d'entrepreneurs mauritaniens, j'ai fini par identifier trois freins.
Le premier frein est l'accès limité aux interfaces officielles. La base nationale existe, les registres existent, les autorités disposent des systèmes qu'il faut. Mais les canaux permettant à un acteur privé, banque, assureur ou jeune pousse, d'interroger ces systèmes en temps réel, avec une convention claire et une facturation prévisible, restent embryonnaires. Chaque acteur qui voudrait faire de la vérification officielle doit négocier au cas par cas, en s'armant de patience. Résultat, la plupart préfèrent continuer à demander une photocopie plutôt que d'attendre.
Le deuxième frein est culturel et se situe dans les métiers réglementés. Nos directions juridiques, nos responsables de la conformité, nos régulateurs sont formés à valider un dossier papier tamponné. Un dossier numérique signé électroniquement, avec une preuve horodatée et un journal d'audit exportable, leur semble encore fragile, alors qu'il est en réalité plus traçable et plus difficile à falsifier qu'un tampon. Ce n'est pas de la mauvaise volonté, c'est un manque d'exemples locaux qui montrent que le processus dématérialisé peut être plus sûr, pas moins.
Le troisième frein est le plus important. Il tient à l'absence d'acteurs mauritaniens qui prennent le risque d'assembler les briques existantes et de les rendre disponibles au reste de l'économie. Ce travail intermédiaire est ingrat. Il consiste à écrire du code robuste, à documenter en français et en arabe, à former des équipes sur le terrain, à convaincre des juristes prudents, à répondre au téléphone quand quelque chose ne fonctionne pas. Ce travail ne se fait pas depuis Paris ou depuis Dakar. Il ne peut se faire que depuis Nouakchott, avec des équipes qui vivent les contraintes locales au quotidien.
Ce que je crois
Je crois qu'il n'y a rien à attendre d'une solution miracle importée. Les grands acteurs internationaux de la vérification d'identité ne comprennent pas les spécificités de notre CNI, ne parlent ni notre arabe administratif ni notre français local, ne facturent pas dans une monnaie compatible avec la réalité économique des PME mauritaniennes, et ne se déplaceront pas pour aider une banque de Nouakchott à débloquer un flux client.
Je crois aussi qu'il ne faut pas attendre que l'État déploie une plateforme nationale complète pour commencer. Ce déploiement viendra, et il sera bienvenu. En attendant, on peut construire une couche pragmatique qui exploite ce que la CNI permet déjà (lecture de la MRZ, comparaison de visage avec la photo du document, détection de vie du signataire) et qui offre à un service en ligne mauritanien la possibilité de vérifier une identité en quelques secondes, avec un niveau de fiabilité comparable à ce que font nos voisins.
Dans le prochain article, je décrirai à quoi devrait ressembler une bonne couche d'identité numérique chez nous, quels arbitrages sont à faire, et ce qui devrait rester local plutôt que d'être délégué à un prestataire lointain.
Pour aujourd'hui, une question ouverte. Selon vous, qu'est-ce qui manque le plus en Mauritanie pour que l'identité numérique décolle : la technologie, la réglementation, ou la volonté d'assembler ce qui existe déjà ?