MHMoulaye Hammony

Identite numerique, épisode 1

Le vendredi matin où j'ai compris que la Mauritanie perdait des milliards

6 min de lecture·brouillon

Il est neuf heures du matin, un vendredi, dans une agence bancaire de Nouakchott. La file avance lentement. L'homme devant moi tient son dossier à deux mains, comme s'il portait un objet précieux. Il vient pour la troisième fois. La première, on lui a demandé sa carte nationale d'identité. La deuxième, la copie certifiée conforme, tamponnée par la mairie de son arrondissement. Aujourd'hui, on lui explique qu'il manque un justificatif de domicile datant de moins de trois mois. Il a le regard de celui qui a déjà compris qu'il repartira encore les mains vides. Il ne dit rien. Il replie son dossier avec soin et s'en va.

Je suis venu pour ouvrir un compte professionnel au nom de mon entreprise. Je repartirai moi aussi bredouille. Mon dossier était pourtant complet, mais mon extrait du registre du commerce a plus de trois mois. Il faut le refaire. Cela prend une semaine. Je note mentalement la date de mon prochain rendez-vous, je rends mon ticket, et je sors respirer.

Sur le trottoir, je regarde la file qui continue à s'allonger. Nous étions une quarantaine à attendre. Une femme entrepreneuse dans le textile, venue avec un carnet où elle notait ses commandes en attendant. Un jeune ingénieur qui voulait simplement se domicilier pour recevoir sa facture Orange. Un père qui accompagnait son fils étudiant, dossier de bourse à la main. Un artisan qui essayait pour la deuxième semaine consécutive de recevoir un virement d'un client européen. Toutes ces personnes ont en commun un besoin banal dans n'importe quel pays du monde : prouver qui elles sont, une seule fois, et pouvoir enchaîner leurs démarches. Nous perdons chacun une demi-journée, plusieurs fois, pour la même vérification.

Ce qui se joue vraiment dans cette salle d'attente

Ce vendredi matin, quarante personnes ne travaillent pas. Elles ne servent pas leurs propres clients, ne suivent pas leurs commandes, ne signent pas de nouveaux contrats, ne préparent pas leurs cours, ne s'occupent pas de leur famille. Elles attendent d'être identifiées, à nouveau, par une institution qui ne dispose d'aucun moyen simple de vérifier à distance qui elles sont.

Multipliez cette scène par les dizaines d'agences bancaires du pays. Ajoutez les guichets des opérateurs téléphoniques, les compagnies d'assurance, les administrations qui délivrent un acte, une attestation, un permis. Multipliez encore par les trois cents jours ouvrés d'une année. Le compte se chiffre en centaines de milliers de journées de travail perdues, en projets abandonnés, en investissements qui partent chez le voisin sénégalais ou marocain, en petits commerces qui renoncent avant même d'exister. Une évaluation économique précise reste à établir, mais l'ordre de grandeur ne fait plus débat parmi les professionnels du secteur : le pays paie chaque année une taxe invisible sur l'inefficacité de sa vérification d'identité.

Le problème n'est pas que la Mauritanie manque de cartes d'identité. Nous en avons, et elles sont d'excellente qualité. Notre CNI comporte une puce électronique, une zone de lecture optique conforme aux normes internationales de l'aviation civile, un numéro national d'identification unique attribué à chaque citoyen. Techniquement, ce document rivalise sans difficulté avec les meilleurs standards régionaux. Le problème est ailleurs : presque personne, dans notre écosystème économique, ne sait s'en servir à distance.

La différence avec nos voisins

Pendant que nous refaisons nos photocopies, un citoyen sénégalais ouvre un compte Wave en quelques minutes depuis son téléphone. Un Marocain souscrit une assurance automobile en ligne, avec une signature électronique reconnue par la loi. Un Rwandais reçoit son extrait de casier judiciaire par courriel, signé numériquement par le ministère de la Justice, quelques heures après avoir déposé sa demande sur un portail national. Un Estonien renouvelle son passeport sans se déplacer et vote à l'étranger depuis un ordinateur.

Ces pays n'ont pas de meilleures cartes d'identité que nous. Certains, comme le Sénégal, n'ont même pas de document biométrique aussi abouti que le nôtre. Ce qu'ils ont fait, c'est construire au-dessus de leurs documents existants une couche technique qui permet à n'importe quel service en ligne de vérifier une identité en quelques secondes. Cette couche s'appuie sur des règles simples : lire la puce ou la zone de lecture optique du document, comparer la photo du document au visage de la personne en direct, vérifier que ce visage est bien vivant et pas une simple image projetée, et enregistrer une preuve horodatée de la vérification.

Ce n'est pas de la science-fiction. C'est de l'ingénierie appliquée, disponible sur étagère depuis plusieurs années. Ce qui a fait la différence chez nos voisins, ce n'est pas la technologie. C'est la volonté d'assembler et de rendre disponible.

Ce que je vois, en tant qu'entrepreneur et conseiller

Je dirige une entreprise de logiciels basée à Nouakchott. Je conseille aussi l'agence nationale de l'emploi sur ses systèmes numériques. Des deux côtés, la même barrière revient. Chaque fois qu'un service en ligne veut accueillir un utilisateur, il bute sur la même question : comment être raisonnablement certain que la personne à l'autre bout de l'écran est bien celle qu'elle prétend être ?

Aujourd'hui, en Mauritanie, la réponse dominante est encore : "Qu'elle vienne à l'agence." Cette phrase, prononcée des milliers de fois par jour dans nos banques, nos compagnies d'assurance, nos opérateurs, coûte au pays plus que ne le pense la plupart des décideurs. Elle décourage l'entrepreneuriat, elle exclut les zones rurales éloignées des grandes villes, elle freine l'inclusion financière des femmes qui ne peuvent pas toujours se déplacer librement, elle rend le commerce en ligne fragile parce que le vendeur ne sait pas à qui il vend, elle enferme la relation entre les institutions et les citoyens dans une logique de guichet héritée d'un autre siècle.

Cette phrase a aussi un coût moins visible mais plus grave. Chaque fois qu'un service demande une CNI physique et une photocopie, il déplace un problème de sécurité vers l'utilisateur. Les photocopies traînent dans des tiroirs, sur des bureaux, dans des sacs. Elles se perdent, elles fuitent, elles alimentent les fraudes. Un système où l'on vérifie moins souvent mais mieux serait, paradoxalement, plus sûr que la routine actuelle du "papier partout".

Pourquoi j'écris ce texte aujourd'hui

J'écris parce que je pense que cette situation n'est pas une fatalité. Les briques techniques existent. Notre carte d'identité est de qualité internationale. Les lois mauritaniennes sur la signature électronique et la protection des données personnelles, votées en 2015 et 2017, offrent un cadre juridique qui n'a rien à envier à celui de nos voisins. Ce qui manque, ce sont des acteurs prêts à assembler, à outiller, à rendre disponible, à documenter en français, en arabe et en anglais, et à accompagner sur le terrain les banques, les administrations et les start-ups qui veulent construire des services vraiment en ligne.

Il faut aussi, et c'est le plus difficile, faire confiance à la Mauritanie pour se doter de sa propre infrastructure d'identité numérique. Chaque fois qu'un service critique national passe par un prestataire étranger, ce sont nos données qui voyagent, notre marge qui s'évapore, notre écosystème local qui s'assèche. Il existe des situations où l'on ne peut pas faire autrement. Mais l'identification des citoyens mauritaniens par leurs propres documents n'en fait pas partie.

Dans les prochains articles de cette série, je raconterai pourquoi les approches importées ne conviennent pas au contexte mauritanien, quels choix il faut faire pour être à la fois sécurisé et accessible, et ce que cela ouvre comme perspectives concrètes pour le pays, pour les entreprises et pour les citoyens.

Pour aujourd'hui, une seule question. Vous, dans votre semaine, combien d'heures perdez-vous à prouver qui vous êtes ?