Gestion scolaire, épisode 1
Le carnet de correspondance n'a pas d'app, il a des taches de chocolat
Le carnet de correspondance de mon fils, en cette rentrée, avait déjà deux taches de chocolat. Il devait m'informer d'une réunion importante avec l'institutrice. Je l'ai trouvé trois jours après la réunion, au fond du sac, entre un cahier trempé de goûter et un mouchoir en boule. La réunion, je l'ai apprise par une autre maman qui, elle, avait un WhatsApp actif avec l'école. Ce genre de scène se reproduit dans des milliers de familles mauritaniennes, chaque semaine, sans qu'on en tire vraiment les conséquences.
Je ne raconte pas cet épisode pour blâmer l'école ni pour blâmer mon fils. Je le raconte parce qu'il illustre, à hauteur de sac à dos, ce qu'une école moderne devrait cesser d'imposer aux familles.
Une école qui communique comme en 1985
Nos écoles, y compris les plus prestigieuses de Nouakchott, continuent de communiquer principalement par un cahier de correspondance en papier, transmis par l'enfant, à charge pour le parent de le regarder, de le signer et de le renvoyer. C'est le système utilisé depuis des décennies. Il a l'avantage de ne rien coûter à l'école et de responsabiliser théoriquement l'élève. Il a l'inconvénient de reposer entièrement sur la mémoire d'un enfant de six ou huit ans, sur la robustesse de son cartable et sur l'humeur de son sac.
À côté du carnet, quelques enseignants créent des groupes WhatsApp de classe, non officiels, où circulent photos, annonces et parfois documents. Ces groupes rendent service, mais ils sont fragiles. Aucune archive, aucune règle claire, aucune protection des données des enfants, aucune séparation entre l'espace pédagogique et l'espace privé. Une maîtresse qui a plusieurs classes finit par jongler entre cinq ou six WhatsApp différents, sans jamais être sûre que le bon message est arrivé au bon parent. Souvent, ces groupes deviennent des lieux de discussions parasites entre parents, où les annonces vraiment importantes se perdent dans le flot.
D'autres écoles ont bricolé un site web avec un formulaire de contact, ou envoient de temps en temps un courriel groupé. Ces initiatives sont louables, mais elles ne remplacent pas ce qui manque : un canal officiel, structuré, sécurisé, systématique, où l'école parle à la famille et où la famille peut répondre.
Des écoles privées à prix élevés, des services numériques quasi absents
Nouakchott compte plusieurs écoles privées reconnues, francophones ou bilingues, qui facturent des scolarités importantes. Les familles paient parfois plus de trois cent mille ouguiyas par an et par enfant, sans compter les frais annexes, l'uniforme, la cantine, les activités périscolaires, le transport. À ce niveau de tarif, on pourrait légitimement attendre au minimum ce qui existe dans toute école européenne moyenne : un espace parent en ligne, un livret de notes numérique, la possibilité de payer par mobile money, une gestion des inscriptions dématérialisée, une communication instantanée en cas d'événement ou d'urgence.
Presque aucune école mauritanienne, à ma connaissance, ne propose l'ensemble de ces services. Certaines ont un site vitrine correct, ce qui est un premier pas. Une poignée a un outil de suivi des notes limité, souvent importé et mal adapté aux usages locaux. Le reste continue à fonctionner avec des tableurs Excel, des cahiers, du bouche à oreille, en s'appuyant sur la disponibilité personnelle du directeur ou des enseignants.
La caisse scolaire, dans beaucoup d'écoles privées, est un petit théâtre à elle seule. Les parents passent en espèces, parfois en plusieurs versements, on note à la main sur un cahier, on rend un reçu tamponné. À la fin du trimestre, personne ne sait très bien qui a payé quoi. La direction relance des familles qui ont pourtant réglé, ou oublie de relancer celles qui n'ont pas réglé. Les erreurs et les tensions sont inévitables.
Ce décalage entre le prix payé et le service numérique offert n'est pas justifiable. Il ne s'explique ni par un manque de moyens de la part des familles, qui règlent des sommes importantes, ni par un manque de solutions techniques, qui existent depuis longtemps. Il s'explique surtout par une habitude collective, une inertie que personne n'a encore vraiment osé remettre en cause.
Ce que la famille perd
La famille mauritanienne perd d'abord de l'information. Elle apprend trop tard, ou pas du tout, ce qui se passe à l'école. Elle découvre parfois par hasard une évaluation ratée, une absence de cantine annoncée, un événement manqué, une note dégradée. Un parent qui rentre tard du travail, un vendredi soir, ne sait pas si son enfant a fait ses devoirs, ni ce que l'école attend de lui pour la semaine suivante. Il vit dans une brume permanente sur la scolarité de son enfant, ce qui est particulièrement gênant pour les parents qui travaillent tard, voyagent régulièrement ou vivent séparés.
Elle perd aussi du lien. Quand la communication avec l'école est cassée, la relation parents-enseignants s'appauvrit. Les malentendus s'accumulent, les frustrations grandissent, la confiance s'érode. Un parent qui n'a pas d'information ne peut pas soutenir efficacement son enfant. Un enseignant qui n'a pas de canal fiable pour joindre la famille finit par renoncer à essayer.
Elle perd enfin du temps. Payer une scolarité en espèces, chaque mois, se déplacer pour les inscriptions, courir après les documents, chercher les uniformes en début d'année, remplir des fiches papier avec des informations identiques d'une année sur l'autre, tout cela coûte des heures qui pourraient être consacrées à autre chose. Ce temps perdu pèse particulièrement sur les mères actives, sur les familles monoparentales, sur les parents qui vivent loin de l'école.
Ce que l'école perd, aussi
L'école aussi est perdante. Un enseignant qui doit envoyer une information à trente familles sans outil approprié perd un temps considérable. Un directeur qui gère les inscriptions à la main perd de la lisibilité sur ses effectifs. Un service comptable qui court après les paiements en espèces perd du contrôle, s'expose à des erreurs, gère mal sa trésorerie.
Le paradoxe est qu'un investissement mesuré dans une plateforme numérique rendrait la vie plus simple à toutes les parties, à un coût unitaire très raisonnable, souvent inférieur au prix d'un manuel scolaire par élève et par an. Ce n'est pas une question de budget. C'est une question de priorités et d'accompagnement au changement.
L'école a aussi une responsabilité pédagogique. Un enfant qui grandit dans une école où le numérique n'existe pas apprend, implicitement, que l'école est un lieu séparé du monde qui l'entoure. Ce n'est pas ce que nous voulons transmettre à la génération qui vivra dans le siècle numérique.
Ce que je vois depuis ma position de parent et d'entrepreneur
Je suis parent d'enfants scolarisés à Nouakchott. Je dirige aussi une entreprise de logiciels basée dans la même ville. Cette double position me donne un point de vue clair : le problème n'est pas la technologie, elle existe et elle est abordable. Le problème est la volonté d'installer une nouvelle relation entre l'école, la famille et l'enfant.
Cette volonté ne peut pas venir d'en haut. Elle doit venir des directions d'écoles, portées par les familles qui la demandent et par les enseignants qui en voient l'utilité. Un ministère peut poser un cadre, mais il ne peut pas faire adopter un outil. Ce sont les acteurs de terrain qui le font.
Il faut aussi être honnête sur les inquiétudes. Certains enseignants craignent d'être submergés par des messages parents, à toute heure. Certains parents craignent une intrusion excessive dans leur vie familiale. Certaines écoles craignent que le numérique remplace le rapport humain. Ces craintes sont légitimes. Elles se traitent avec des règles claires, pas en refusant l'outil.
Pourquoi j'écris ce texte aujourd'hui
J'écris parce que je pense qu'il est temps d'ouvrir ce chantier, ensemble, à Nouakchott et au-delà. Les enfants scolarisés aujourd'hui vivront leur vie active dans les années 2040 et au-delà. Les préparer avec des outils du siècle passé n'a plus de sens.
Dans les prochains articles de cette série, je regarderai pourquoi la gestion scolaire numérique n'a pas encore pris racine en Mauritanie malgré des familles connectées et des scolarités élevées, ce que font nos voisins et ce qui les a fait avancer, et ce que devrait contenir une bonne plateforme pensée pour notre contexte, avant même de parler de qui la construit.
Une question pour aujourd'hui. Comment votre école communique-t-elle avec vous, et êtes-vous satisfait de cette communication ?