MHMoulaye Hammony

Commerce en ligne, épisode 2

Pourquoi aucun Shopify local n'a encore emerge en Mauritanie

8 min de lecture·brouillon

Dans l'article précédent, j'ai raconté la vendeuse Instagram débordée de Nouakchott qui fait tourner des millions d'ouguiyas sans plateforme et sans répit. Beaucoup de lecteurs se sont reconnus. La question qui revenait, presque toujours dans les mêmes termes : "Est-ce qu'on peut avoir notre Shopify à nous ? Pourquoi il n'existe pas encore ?" C'est cette question que je voudrais creuser aujourd'hui, en regardant à la fois les tentatives internationales, les réussites régionales, et les raisons structurelles pour lesquelles rien de comparable n'a émergé chez nous.

Les tentatives internationales

Jumia a longtemps été présent sur le marché mauritanien, avec une offre e-commerce généraliste centrée sur l'importation de produits électroniques, électroménagers, mode et beauté. Le groupe, coté à New York, a construit son modèle sur les grands marchés africains à forte densité urbaine : Nigeria, Kenya, Égypte, Côte d'Ivoire, Ghana. En Mauritanie, la logistique lourde d'importation et de livraison n'a jamais rencontré les habitudes locales : paiement mobile money privilégié plutôt que carte, adressage par point de repère plutôt que par rue nommée, préférence pour le cash à la livraison, catalogue local peu structuré. La branche livraison de repas du groupe (Jumia Food) a fermé globalement fin 2023 pour des raisons stratégiques internes de recentrage sur le e-commerce cœur. Sur le e-commerce généraliste, la présence mauritanienne est restée modeste et n'a jamais dominé l'usage.

Shopify (Canada) est la référence mondiale, avec des dizaines de milliers de commerçants dans des dizaines de pays. Il ne parle pas mobile money mauritanien, il facture en dollars, il n'est pas installé sur place, et son support ne répond pas en français mauritanien à une commerçante de Nouakchott qui a un souci à vingt-deux heures. Ces limitations ne sont pas un jugement négatif sur Shopify. Ce sont des conséquences naturelles d'un modèle mondial qui ne peut pas descendre à l'échelle de chaque marché local. Il y a bien quelques commerçants mauritaniens qui utilisent Shopify pour vendre à l'international, mais ce n'est pas le canal du commerce local courant.

WooCommerce (open source) est puissant et gratuit sur le papier, mais il impose que le commerçant maîtrise l'hébergement, la maintenance, la sécurité, les mises à jour. Ce n'est pas réaliste pour la majorité de nos commerçantes. WooCommerce est un excellent outil pour un développeur ou une agence, pas pour une vendeuse qui a déjà assez à faire avec ses commandes.

Amazon n'est pas présent en Mauritanie et ne le sera pas à moyen terme. Certains acheteurs mauritaniens commandent sur Amazon depuis l'Europe avec des adresses de reroutage, mais le modèle amazonien ne s'imbriquerait pas sans un investissement colossal dans la logistique locale.

Les réussites régionales

Youcan, au Maroc, est peut-être l'exemple le plus inspirant pour la Mauritanie. Fondée par un jeune entrepreneur marocain, la plateforme permet à des milliers de commerçants de créer leur boutique en ligne en quelques minutes, de gérer leurs commandes de façon structurée, de suivre leurs stocks, de traiter les paiements marocains, d'imprimer des bons de livraison, d'analyser leur activité. Youcan parle darija et arabe, accepte les moyens de paiement marocains (dont le mobile money marocain et les cartes locales), s'intègre aux réseaux logistiques locaux. Elle s'est ensuite exportée dans plusieurs pays voisins avec des adaptations.

Bumpa, au Nigeria, a construit une adoption massive chez les jeunes entrepreneurs qui vendaient sur Instagram et WhatsApp. Sa promesse est parfaitement calibrée : "sortez de vos DM et prenez le contrôle de votre business". Modèle mixte abonnement plus commission sur les transactions, abordable pour un commerçant débutant. Bumpa a bien compris que le concurrent principal n'était pas Shopify mais Instagram lui-même, et que la vraie proposition de valeur était de sortir du chaos, pas d'ajouter des fonctionnalités.

Kwik, au Sénégal, a bâti un écosystème autour de la livraison et de l'e-commerce local, avec un ancrage terrain particulièrement fort. Son intégration native avec les circuits logistiques dakarois et son adossement à Wave pour les paiements expliquent une bonne partie de son succès.

En Côte d'Ivoire, plusieurs plateformes se disputent le marché naissant. Au Kenya, plusieurs solutions ont accompagné la croissance du commerce en ligne, souvent adossées à M-Pesa qui est de facto la couche de paiement universelle du pays. En Égypte, MaxAB et d'autres ont bâti des écosystèmes B2B qui complètent les acteurs grand public.

Ce paysage démontre une chose importante : le modèle "plateforme e-commerce locale adaptée" fonctionne dans les marchés africains, à condition d'être vraiment local. Ce n'est pas la technologie qui manque, c'est l'adaptation au terrain.

Pourquoi ces réussites n'existent pas encore chez nous

Plusieurs raisons se cumulent, comme toujours quand un vide sectoriel persiste malgré une demande évidente.

Première raison : la taille du marché. La Mauritanie compte cinq millions d'habitants, avec une base de commerçants en ligne encore plus modeste rapportée à la population totale qu'au Maroc, au Nigeria ou au Sénégal. Cette taille rend l'investissement moins évident pour des fondateurs qui cherchent un retour rapide, et encore moins évident pour des investisseurs qui cherchent des multiples élevés. Un fondateur qui viserait le "prochain Shopify africain" ne choisira pas Nouakchott comme point de départ, il choisira Lagos, Le Caire ou Casablanca.

Deuxième raison : la fragmentation des moyens de paiement. Une plateforme e-commerce mauritanienne sérieuse doit parler à plusieurs opérateurs de mobile money (Bankily, Masrvi, Sedad, BIM, Click, BCIPAY), chacun avec ses propres spécificités techniques et ses propres logiques de callback. Sans un agrégateur local qui unifie ces circuits, chaque commerçant devrait négocier séparément avec chaque opérateur, ce qui est impossible à l'échelle. Cette brique agrégateur est un prérequis, et sa construction demande un travail patient de plusieurs années.

Troisième raison : l'adressage. Comme dans la livraison de repas, les adresses mauritaniennes ne se disent pas en "rue et numéro". Une plateforme e-commerce importée qui exige un champ adresse au format occidental provoque immédiatement le chaos. Il faut concevoir dès le départ pour l'adressage par point de repère, avec position GPS partagée par le client et instructions textuelles libres pour le livreur.

Quatrième raison : le rapport au cash. Une part importante des clients mauritaniens refuse encore de payer d'avance et exige le cash à la livraison, ce qu'on appelle COD dans le jargon international. Toute plateforme qui ignore cette réalité se coupe d'un pan du marché, en particulier des primo-acheteurs qui n'ont pas encore confiance dans le paiement en ligne. Le COD introduit ses propres complexités (gestion de la caisse du livreur, réconciliation en fin de journée, gestion des refus de paquet), qui doivent être traitées nativement.

Cinquième raison : la connectivité. La plateforme doit fonctionner sur mobile bas de gamme avec une connexion parfois médiocre, en particulier dans les zones périphériques de Nouakchott et dans les villes de l'intérieur. Cela impose des choix techniques précis : poids des pages minimisé, cache local, mode hors connexion partiel qui permet au commerçant de consulter ses commandes en cache et de synchroniser dès que la connexion revient.

Sixième raison : la langue et la culture. Le commerce mauritanien se fait en français, en arabe et en hassaniya, parfois en soninké, poular ou wolof selon les régions. Une plateforme qui n'offre que le français perd immédiatement une partie du marché. Une plateforme qui traduit mal, ou qui ne comprend pas les conventions locales de description produit, sera rejetée par ceux-là même qu'elle prétend servir.

Septième raison : l'absence d'un tissu de fournisseurs techniques locaux mûrs. Cette raison change progressivement, avec l'émergence d'une génération de développeurs mauritaniens formés et de plusieurs entreprises locales d'ingénierie logicielle capables de porter des chantiers sérieux. Mais elle a été longtemps un blocage réel.

Le coût de cette absence

Ces raisons expliquent l'absence, mais elles ne la justifient pas. Chaque jour où la Mauritanie n'a pas de plateforme e-commerce locale sérieuse, c'est un jour où des milliers d'heures de vendeurs se perdent en gestion manuelle des messages, où des milliers de commandes échouent faute de suivi, où des clients renoncent à acheter parce que l'expérience est trop pénible, où une partie de la valeur créée part chez Meta ou chez des plateformes étrangères qui ne redistribuent rien localement.

C'est aussi un jour où l'État perd une visibilité potentielle sur une part importante de son économie. Non pas au sens répressif de "on va enfin taxer tout ça", ce qui serait le meilleur moyen de tuer dans l'œuf un écosystème qui commence à peine à exister, mais au sens constructif de "on va enfin savoir ce qui se passe et pouvoir accompagner intelligemment".

C'est enfin un jour perdu pour l'emploi des jeunes. Une plateforme e-commerce structurée ne fait pas vivre que les commerçants qui l'utilisent. Elle fait vivre tout un écosystème périphérique : livreurs, photographes produit, éditeurs de fiches, gestionnaires de compte, animateurs de réseaux sociaux, agents de service client. Sur un marché embryonnaire, ces métiers n'existent pas ou existent mal. Sur un marché structuré, ils se professionnalisent.

Ce que je vais décrire dans le prochain article

Dans le prochain article, je décrirai ce que devrait être une vraie plateforme e-commerce mauritanienne : ses briques principales (catalogue, panier, back-office mobile, gestion des commandes), ses adaptations locales (paiement multi-canaux, cash à la livraison, adressage par point de repère, arabisation, mode hors connexion partiel), ses choix techniques (sobriété, hébergement conforme, exportabilité des données), et surtout ce qu'elle changerait pour les commerçantes, les clients, l'emploi des jeunes, l'inclusion économique des femmes et la souveraineté numérique du pays.

Pour aujourd'hui, une question. Selon vous, faut-il attendre qu'un acteur international finisse par venir en Mauritanie avec une plateforme adaptée, ou construire nous-mêmes une plateforme e-commerce locale qui reflète nos gestes ?