Commerce en ligne, épisode 1
La boutique Instagram qui fait tourner des millions mais qui n'existe nulle part
Elle a trente-deux ans, elle vend des vêtements pour femmes à Nouakchott. Depuis quatre ans, elle a bâti une clientèle fidèle qui, chaque semaine, attend ses nouveaux modèles avec la même impatience qu'on attendait autrefois la nouvelle collection dans les magasins. Sa "boutique" tient dans un compte Instagram avec plusieurs dizaines de milliers d'abonnés et une file WhatsApp qui, en période de forte activité comme le Ramadan ou les fêtes de fin d'année, atteint plusieurs milliers de messages par jour. Chaque photo qu'elle poste déclenche une avalanche de "prix svp ?" auxquels elle répond à la main, un à un, souvent tard le soir, après avoir couché ses enfants.
Elle vend beaucoup. Vraiment beaucoup. Certains mois, son chiffre d'affaires dépasse celui de plusieurs boutiques physiques du centre-ville qui ont pourtant pignon sur rue, un loyer, un personnel, une vitrine. Elle emploie deux jeunes femmes qui gèrent les messages et les commandes, et un livreur en moto qui parcourt la ville toute la journée. Elle n'a pas de site web. Elle n'a pas de caisse enregistreuse. Elle n'a pas de système de suivi des stocks. Elle n'a pas de comptabilité formalisée. Elle vit dans un chaos ordonné qui repose entièrement sur sa mémoire, sur celle de ses deux employées, et sur des dizaines de petits carnets en spirale qui s'empilent au fond d'une armoire.
Je ne cite pas son nom parce qu'elle ne m'a pas donné son accord pour figurer dans un article. Mais elle n'est pas une exception. Elle est la règle. Elle est le visage d'une économie invisible qui, pourtant, fait vivre des milliers de familles à Nouakchott, à Nouadhibou, à Kaédi.
Ce que vivre sans plateforme veut dire, concrètement
Un lundi matin, elle poste une nouvelle robe. En deux heures, elle reçoit trois cents messages sur WhatsApp et sur Instagram. Certains demandent le prix, d'autres la taille, d'autres si "ça fait grosse", d'autres encore veulent négocier ou demandent une variante de couleur qui n'existe pas. Elle répond de son mieux, en essayant de ne perdre personne, en jonglant entre deux applications sur un téléphone dont la batterie tombe à plat plusieurs fois par jour. Quatre-vingts personnes disent "je prends". Elle inscrit chaque nom sur un carnet en spirale, avec une taille, une couleur, une adresse approximative, un numéro de téléphone.
Le mardi, elle contacte chacune pour confirmer, prendre l'adresse précise, coordonner la livraison, discuter du paiement. Une trentaine ne répondent plus, envolées dans le brouillard. Dix-sept disent "finalement je ne veux plus, j'ai vu la même chose ailleurs moins cher". Trois se plaignent qu'on leur ait envoyé la mauvaise taille la fois précédente, ce qu'elle n'arrive pas à vérifier parce que le carnet correspondant est perdu. Elle passe la journée au téléphone, sans avancer sur les nouveautés qu'elle aurait dû préparer pour la semaine suivante.
Le mercredi, le livreur part avec quinze paquets. Six clients ne sont pas là à l'heure convenue et il faut les rappeler ou tenter plus tard. Deux se sont trompés d'adresse en la donnant. Une refuse le paquet en le voyant, disant que la couleur ne lui plaît pas, ce qui déclenche une petite dispute avec le livreur qui, lui, doit ramener l'article intact. Le livreur revient en fin de journée avec deux paquets abîmés et une caisse d'ouguiyas mélangées dont personne ne sait exactement ce qu'elle contient : certains ont payé la moitié à la commande et la moitié à la livraison, d'autres ont donné un billet pour deux paquets, d'autres encore ont payé par mobile money sans envoyer de justificatif clair.
Le jeudi, elle essaie de calculer sa marge sur la semaine. Elle n'y arrive pas. Elle sait qu'elle a gagné, mais elle ne sait pas combien. Elle sait qu'il lui manque des stocks, mais elle ne sait pas exactement lesquels. Elle sait qu'elle doit recommander en Turquie, mais elle n'ose pas encore parce qu'elle attend de comprendre ce qui est en attente de retour et ce qui est vraiment épuisé.
Multipliez cette scène par les centaines de commerçantes et de commerçants qui, en Mauritanie, ont bâti leur activité sur Instagram et WhatsApp. Vous avez une image assez précise de l'e-commerce mauritanien en 2026 : massif dans les volumes, invisible dans les statistiques, épuisant pour ceux qui le portent, frustrant pour ceux qui l'utilisent.
Une économie parallèle invisible aux statistiques
Ce commerce informel numérique représente une part significative de l'activité économique urbaine mauritanienne. On y trouve tout ou presque : des vêtements pour femmes et pour hommes, des cosmétiques, des parfums, de la parfumerie orientale, des accessoires de mode, des sacs, des chaussures, de la nourriture, des services traiteur pour mariages et baptêmes, des meubles, du matériel électronique, des livres importés, des jouets, des produits pour bébés, des articles de sport, des services de coiffure et de maquillage à domicile.
Beaucoup de ces vendeuses sont des femmes qui ont trouvé là, faute d'accès au commerce formel ou au salariat classique, une façon de générer un revenu autonome, souvent en complément d'une activité familiale ou en substitution d'un emploi qu'elles n'ont pas pu obtenir. Beaucoup emploient d'autres personnes : livreurs, assistantes, couturières, retoucheuses. Beaucoup contribuent, sans le savoir, à la vie économique de leurs quartiers.
Cette économie n'apparaît dans aucune statistique officielle. Elle ne paie que ponctuellement des impôts ou des taxes, souvent parce qu'elle n'a pas les outils pour se déclarer proprement, pas par volonté de frauder. Elle ne dispose d'aucune protection sociale réelle pour celles qui la portent. Elle vit dans une zone grise où tout repose sur la parole donnée et sur la réputation individuelle. Elle est robuste, parce que ces femmes et ces hommes sont débrouillards et acharnés. Elle est aussi fragile, parce qu'un compte Instagram peut disparaître du jour au lendemain à la suite d'un signalement, qu'un différend avec un client peut ruiner une réputation construite sur des années, qu'un accident personnel peut arrêter net toute l'activité sans filet.
Le paradoxe est cruel. Cette économie fait vivre des milliers de familles mais n'a aucune existence institutionnelle. Elle dépend intégralement d'outils que ni les commerçants ni le pays ne contrôlent. Elle enrichit Meta et WhatsApp, qui capturent la totalité de la donnée et de l'attention, sans laisser aux acteurs locaux la moindre couche de valeur.
Pendant ce temps, ailleurs
Au Maroc, la plateforme Youcan permet à des milliers de commerçants de créer leur boutique en ligne en quelques minutes, de gérer leurs commandes de façon structurée, de suivre leurs stocks, de traiter les paiements, d'imprimer des bons de livraison, d'analyser leur activité. Le fondateur, un jeune entrepreneur marocain, a bâti une entreprise qui répond exactement aux besoins des commerçants de son marché et qui a fini par s'exporter dans plusieurs pays voisins.
Au Nigeria, Bumpa fait de même, avec une adoption massive chez les jeunes entrepreneurs qui vendent sur Instagram. La promesse est claire : "sortez de vos DM et prenez le contrôle de votre business". La plateforme se rémunère par un modèle mixte (abonnement léger et commission sur les transactions) qui reste abordable pour un commerçant débutant.
Au Sénégal, Kwik a bâti un écosystème autour de la livraison et de l'e-commerce local, avec un très bon ancrage terrain. En Côte d'Ivoire, plusieurs acteurs se disputent le marché naissant. Au Kenya, plusieurs plateformes ont accompagné la croissance du commerce en ligne, souvent adossées à M-Pesa. Ces solutions ne sont pas parfaites, aucune ne l'est jamais, mais elles ont permis à des centaines de milliers de commerçants d'échapper au chaos du "tout WhatsApp" et d'accompagner leur croissance avec des outils dignes du vingt-et-unième siècle.
À l'échelle mondiale, Shopify, né au Canada, a montré comment un outil bien pensé pouvait sortir de l'ombre des millions de commerçants individuels. WooCommerce, dans le monde open source, a fait de même pour ceux qui voulaient plus de contrôle sur leur boutique. Ces plateformes ont transformé l'économie de la vente en ligne dans leurs pays d'origine et dans plusieurs marchés émergents.
Il y a bien eu des tentatives d'e-commerce international en Mauritanie, notamment sous la marque Jumia qui a longtemps eu une présence sur le marché. Ces tentatives, faute d'adossement mobile money natif, d'un modèle logistique adapté aux adresses par point de repère et d'une base de commerçants suffisamment structurée, n'ont jamais donné une réponse à la hauteur du besoin.
Nous, en Mauritanie, nous en sommes donc encore aux "prix svp" en boucle sur Instagram. Cette absence n'est pas due à un manque de commerçants ou de clients. Elle est due à une absence d'outil pensé pour notre marché, pour notre langue, pour nos moyens de paiement, pour nos habitudes de livraison.
Ce que je vois, en tant qu'entrepreneur
Je dirige une entreprise de logiciels à Nouakchott. Je connais personnellement plusieurs de ces vendeuses, ce sont parfois des clientes SaaS de mes plateformes ou des personnes rencontrées dans des cercles professionnels. Certaines m'ont demandé, au détour d'un café ou d'une conversation informelle, "il faudrait qu'on ait notre Shopify à nous, mais qui parle notre langue et qui accepte nos moyens de paiement". Cette demande revient si souvent que j'ai fini par la prendre au sérieux et par la considérer comme un vrai signal de marché.
J'ai aussi vu, du côté acheteur, la lassitude croissante de ceux qui commandent sur Instagram. La difficulté à comparer les produits entre deux vendeurs. L'incertitude sur la disponibilité réelle d'un article vu la semaine dernière. La peur de payer d'avance à quelqu'un qu'on ne connaît pas et qu'on n'est pas sûr de revoir en cas de problème. L'agacement face aux messages qui restent sans réponse pendant des heures parce que la vendeuse est débordée. Le stress de devoir tout gérer par téléphone alors qu'un simple bouton "ajouter au panier" réglerait le problème. Cette lassitude est un signal : un marché est mûr pour changer de canal, il attend juste qu'on lui propose une alternative crédible.
Il y a aussi un aspect économique plus large. Chaque euro que la Mauritanie ne capte pas dans son commerce en ligne local est un euro qui part chez Meta, chez Amazon, chez des plateformes égyptiennes ou émiraties qui livrent chez nous depuis l'étranger. Ce n'est pas anodin.
Pourquoi j'écris cet article aujourd'hui
J'écris parce que je pense que l'e-commerce mauritanien mérite mieux que l'infrastructure improvisée d'aujourd'hui. Les commerçantes et les commerçants qui font tourner cette économie méritent des outils qui les aident, pas qui les épuisent. Les clients méritent des expériences d'achat comparables à celles qu'ils vivent quand ils commandent depuis un site marocain ou français. L'État mérite une meilleure lisibilité sur une part importante de son activité économique, dans un cadre respectueux de la vie privée des utilisateurs.
Dans les prochains articles de cette série, j'analyserai pourquoi une plateforme e-commerce locale n'existe pas encore chez nous, malgré les tentatives internationales et les besoins évidents, et je décrirai ce qu'elle devrait être pour rendre vraiment service : paiement mobile money natif, cash à la livraison, adaptation aux adresses par point de repère, respect des contraintes de connectivité.
Pour aujourd'hui, une question. Si vous vendez sur Instagram ou WhatsApp, combien de commandes perdez-vous chaque semaine parce que vous n'arrivez pas à répondre à tout le monde à temps ? Et si vous achetez, combien de fois avez-vous renoncé à un achat parce que la vendeuse mettait trop de temps à répondre ?