Analyses de Moulaye Hammony, épisode 1
Signer en Mauritanie, épisode 1 : une semaine perdue pour une signature
Un bail commercial à faire signer entre Nouakchott et Nouadhibou. Trois versions du PDF, deux signatures contestées, une semaine perdue. Et c'est encore la norme en 2026.
Le propriétaire est à Nouadhibou. Le locataire est à Nouakchott. L'avocate exerce à Tevragh Zeina. Trois signatures à recueillir, une échéance à respecter.
Voici comment cela se passe encore aujourd'hui dans presque toutes les PME mauritaniennes. Et voici pourquoi cela coûte plus cher que ne le pensent la plupart des dirigeants.
Lundi matin, la première tentative
L'avocate prépare le contrat de bail et l'envoie par courriel aux deux parties, en PDF. Le locataire l'imprime, le signe, le scanne avec son téléphone, le renvoie. Il y a une signature manuscrite en bas de la page trois. Elle ressemble à celle du locataire, mais on n'en est jamais tout à fait sûr.
Mardi, le propriétaire à Nouadhibou
Le propriétaire reçoit le document déjà signé par le locataire. Il l'imprime, le signe, veut le scanner. Son scanner est en panne. Il prend une photo avec son téléphone. La photo est floue, la signature est illisible, l'avocate demande de recommencer. Le propriétaire retente le lendemain, avec un meilleur éclairage.
Jeudi, la version finale ou presque
L'avocate reçoit la version doublement signée. Elle constate qu'une clause a été modifiée par l'une des parties au moment de réimprimer. On ne sait plus quelle version fait foi. Discussions, échanges, recommencement partiel. Nouvelle version envoyée, nouvelle impression, nouvelle signature, nouveau scan.
Vendredi soir, la première signature contestable
Quand tout est enfin réuni, chacun a en main un PDF qui ressemble à un contrat, mais dont la valeur juridique en cas de contentieux est fragile. Rien ne prouve que les signatures ont été apposées par les personnes qu'elles désignent. Rien ne prouve que la version signée est la dernière version convenue. Rien ne prouve la date effective de la signature.
Le même problème, partout, tout le temps
Cette scène se répète tous les jours en Mauritanie. Un contrat de travail entre une PME de Nouakchott et une ingénieure de la diaspora à Paris. Une convention entre un artisan et sa banque. Un accord commercial entre un distributeur mauritanien et son fournisseur marocain. Une procuration à faire signer par un frère à l'étranger. Une police d'assurance, une caution d'appartement.
Partout, la même mécanique. Imprimer, signer, scanner, envoyer, corriger, réimprimer, resigner. Ou se déplacer physiquement, parfois sur des centaines de kilomètres, parce qu'on ne fait pas confiance à un PDF.
Le coût invisible
Le coût direct est facile à mesurer : papier, encre, temps de trajet, honoraires supplémentaires quand le dossier s'éternise. Le coût indirect est bien plus lourd : contrats reportés, décisions différées, opportunités qui s'évaporent, procès qui s'installent parce que la preuve est faible.
Multipliez cette scène par les dizaines de milliers de contrats signés chaque année dans notre pays. Ajoutez tous les accords jamais formalisés parce que la démarche décourage. Vous obtenez une taxe silencieuse sur la vitesse de l'économie mauritanienne.
Le paradoxe
La Mauritanie s'est dotée dès 2015 d'une loi qui reconnaît la signature électronique. La loi 2015-032 sur les transactions électroniques encadre la valeur juridique des signatures numériques. Elle est en vigueur depuis dix ans. Elle attend d'être utilisée.
Dans le prochain article, je raconterai pourquoi ce cadre juridique existe mais n'a presque pas été activé, et comment nos voisins ont progressé sur ce même sujet en dix ans.
Pour aujourd'hui, une question. Combien de fois avez-vous, dans les douze derniers mois, imprimé un document uniquement pour le signer, le scanner et le renvoyer ?