MHMoulaye Hammony

Transversal

Pourquoi je suis rentré construire en Mauritanie

10 min de lecture·à valider par Moulaye avant industrialisation

En 2024, j'ai quitté Montréal, mes contrats, mes repères, mes hivers, mes cafés préférés, mon vélo sur le Mont-Royal. Je suis rentré à Nouakchott avec ma famille. On me demande souvent pourquoi. La réponse honnête n'est ni héroïque ni triste. Elle tient en trois phrases. J'ai eu l'impression de tourner en rond dans un pays qui ne manquait de rien. J'ai eu envie de faire quelque chose qui compte pour un endroit précis. Et j'ai découvert, en revenant, que ce quelque chose était plus vaste que je ne l'imaginais.

Ce que quinze ans au Canada m'ont appris

Pendant quinze ans, j'ai travaillé dans la donnée et l'intelligence d'affaires pour des entreprises que je respectais. Nespresso, où j'ai vu ce que veut dire une chaîne d'approvisionnement mondiale mesurée au grain de café près. Le Cirque du Soleil, où j'ai appris à quel point une entreprise créative peut structurer rigoureusement ses processus sans étouffer ses artistes. L'ARTM, l'agence de transport métropolitain de Montréal, où j'ai vu de près comment une organisation publique moderne pilote un réseau qui déplace des millions de personnes chaque jour. CAE, un des leaders mondiaux de la simulation et de la formation pour l'aviation civile et la défense, où j'ai découvert comment on construit des systèmes qui n'ont pas droit à l'erreur.

Chacune de ces missions m'a laissé des convictions que je porte encore. La rigueur d'une chaîne de valeur mondiale, la culture d'un produit sur mesure, le pilotage d'un service public à grande échelle, la construction de systèmes critiques. Ces expériences, mises bout à bout, m'ont donné une lecture particulière de ce que veut dire faire fonctionner une organisation dans la durée.

Elles m'ont donné aussi des habitudes que je conserve, la préférence pour les indicateurs mesurables, la méfiance envers les promesses trop lisses, le respect des méthodes éprouvées, la conviction que la donnée ne remplace pas la relation mais qu'elle la rend possible à grande échelle.

Ce qui commençait à me manquer

Le Canada m'a beaucoup donné. Des collègues remarquables, une école de la rigueur, une compréhension fine du management moderne, une famille qui s'est construite et qui s'est sentie chez elle. Ce qui commençait à me manquer, c'était le sens du geste.

Je faisais bien mon travail. Il servait à des personnes que je ne connaissais pas, dans des chaînes trop longues pour que je puisse voir l'effet. Je paramétrais un tableau de bord qui aidait un directeur régional d'une chaîne de distribution à prendre une décision d'allocation, et je ne verrais jamais ni le directeur, ni le magasin, ni le client. Ce détachement, en soi, n'est pas un problème. C'est même le mode de fonctionnement de la plupart des professions dans une économie mondialisée. Mais après quinze ans, il me pesait.

Je voulais retrouver la distance courte entre ce que je faisais et ce que cela changeait. Je voulais pouvoir croiser dans la rue la personne à qui j'avais évité une file d'attente, ou l'entrepreneure qui avait pu signer son contrat sans se déplacer trois fois. Cette distance courte, elle n'existe presque plus dans les grandes métropoles nord-américaines. Elle existe encore chez nous, parce que Nouakchott est plus petit, parce que les tissus sont plus denses, parce que les cercles se croisent.

J'ai aussi eu envie de partager. Ce que j'avais appris, ces méthodes, cette rigueur, cette manière d'aborder un problème complexe, n'appartenaient plus qu'à moi si je restais loin. En rentrant, je pouvais tenter de les mettre au service d'une génération de jeunes développeurs, d'ingénieurs, d'entrepreneurs mauritaniens qui ont autant de talent que leurs pairs à Paris ou à Montréal, mais moins d'occasions.

Ce que j'ai trouvé en revenant

En revenant à Nouakchott, j'ai trouvé un pays avec de vrais atouts que la plupart des expatriés minimisent.

Notre carte nationale d'identité est de très bonne qualité, avec puce, lecture optique conforme aux normes internationales, numéro national unique attribué à chaque citoyen. Elle rivalise sans difficulté avec les meilleures cartes d'identité de la région, y compris marocaines ou sénégalaises.

Nos lois sur la signature électronique et la protection des données personnelles, votées en 2015 et 2017, offrent un cadre juridique qui n'a rien à envier aux dispositifs français ou tunisiens. Beaucoup de mes interlocuteurs, à mon arrivée, ignoraient l'existence de ces textes.

Notre jeunesse est formée, connectée, curieuse. Les universités ne sont pas parfaites, mais elles produisent des diplômés qui apprennent vite dès qu'ils tombent sur une équipe qui les fait grandir. Les développeurs mauritaniens de mon entreprise valent, à mes yeux, ceux avec qui j'ai travaillé à Montréal.

Notre diaspora est immense. Elle est présente au Canada, en France, aux Émirats, aux États-Unis, au Sénégal, au Maroc. Elle attend, dans sa majorité, un signal pour investir chez elle. Beaucoup ont commencé à revenir, sans faire de bruit, avec des projets modestes qui vont finir par faire masse.

Notre cadre politique, à ma grande surprise, encourage la digitalisation. Le discours officiel est cohérent avec la démarche. Des agences ont été créées, des plans ont été lancés, des budgets ont été alloués. Tout n'est pas parfait, mais l'orientation est claire.

J'ai aussi trouvé ce à quoi je m'attendais.

Une administration en transition, qui reste largement papier alors que l'infrastructure permettrait déjà mieux. Des délais qui restent longs. Des allers-retours qui restent nombreux. Une préférence encore fréquente pour le déplacement physique plutôt que pour le clic.

Une infrastructure numérique hétérogène. La 4G est partout dans les grandes villes, la 5G arrive, mais la stabilité varie fortement. La fibre progresse à Nouakchott et Nouadhibou, elle est plus rare ailleurs. Le coût de la donnée reste élevé par rapport au pouvoir d'achat.

Un écosystème start-up minuscule. Quelques dizaines de projets actifs, quelques incubateurs à Nouakchott, un peu de financement public et une amorce de financement privé. Rien à voir avec Dakar, Casablanca, encore moins Nairobi ou Le Cap.

Une culture du gratuit qui fragilise les modèles économiques. Les clients hésitent encore à payer pour un logiciel, préfèrent bricoler, attendent que l'aide internationale finance à leur place. Cette culture est en train de changer, mais lentement.

Des habitudes de travail qui prennent du temps à basculer vers le digital. WhatsApp reste roi pour les échanges professionnels. Les fichiers Excel envoyés par mail restent le mode dominant de circulation de la donnée. Les décisions se prennent souvent en réunion physique, plus rarement en ligne.

Quatre expertises devenues fil rouge

Ce que j'ai amené avec moi dans mes valises tient en quatre mots. Ces quatre mots ne sont pas des slogans, ce sont les quatre expertises sur lesquelles je pense pouvoir apporter quelque chose à mon pays, avec mon équipe et avec ceux qui nous rejoignent.

La data, d'abord. Je passe ma vie à structurer, à nettoyer, à rendre exploitable ce qui existe déjà et qui dort. La donnée mauritanienne dort dans des fichiers Excel envoyés par WhatsApp, dans des rapports PDF, dans des systèmes internes qui ne parlent à personne. Le premier travail, patient, souvent ingrat, consiste à la faire remonter à la surface, à la mettre en forme, à la rendre interrogeable. C'est la fondation de tout le reste.

La business intelligence, ensuite. Un décideur qui pilote avec des indicateurs vivants prend de meilleures décisions qu'un décideur qui pilote à l'instinct ou avec des rapports vieux de dix jours. C'est vrai pour un directeur financier, c'est vrai pour un directeur des ressources humaines, c'est vrai pour un directeur des opérations, c'est vrai pour un ministre. Construire des tableaux de bord qui reflètent le métier, qui se rafraîchissent tout seuls, qui posent les bonnes questions, c'est un des gestes les plus utiles qu'on puisse offrir à une organisation mauritanienne.

L'intelligence artificielle, ensuite. Les modèles d'aujourd'hui savent faire, sur du texte, sur des documents, sur des signaux transactionnels, des choses inimaginables il y a cinq ans. Comparer un CV à une offre d'emploi et produire une carte de compétences. Extraire les informations d'une carte d'identité, d'une facture, d'un bordereau. Répondre en langue naturelle à partir d'une base documentaire d'entreprise. Estimer un risque de crédit à partir d'un historique de mobile money. Ces briques sont matures, elles sont accessibles, elles peuvent être adaptées au contexte mauritanien avec méthode et éthique.

L'automatisation, enfin. Un dispatcher de notifications, un workflow administratif qui relance automatiquement, un connecteur qui synchronise deux logiciels sans intervention humaine, une orchestration qui accélère un dossier dans une administration. Ces briques d'automatisation, banales dans les grandes entreprises occidentales, sont presque absentes dans nos PME et nos administrations. Elles libèrent du temps humain, elles réduisent les erreurs, elles rendent les organisations plus fiables.

Ces quatre expertises, data, business intelligence, intelligence artificielle, automatisation, ne se choisissent pas séparément. Elles s'appuient l'une sur l'autre. Je les mène en parallèle depuis mon retour, avec des équipes qui grandissent, avec des clients qui reviennent, avec des institutions qui découvrent qu'un logiciel peut être conçu chez elles, pour elles, avec elles.

Ce que je me suis promis

Je me suis promis trois choses.

Ne pas mépriser mon pays parce qu'il n'est pas la France ou le Canada. Le mépris de soi est le mal principal des diasporas qui reviennent. J'ai vu trop de compatriotes rentrer avec la conviction que rien ne marche, se battre pendant deux ans, puis repartir aigris. Le pays n'est pas la faille, la faille est dans la posture qu'on adopte face à lui. La Mauritanie n'a pas à ressembler au Canada. Elle a à devenir la meilleure version d'elle-même, dans ses propres coordonnées.

Ne pas non plus le flatter parce qu'il est le mien. La complaisance est le mal symétrique. J'ai vu des entrepreneurs rentrer et se transformer en promoteurs d'un pays imaginaire, en niant les difficultés réelles pour ne pas déplaire. Cette posture ne sert pas la Mauritanie non plus, elle rend les décisions publiques et privées moins bonnes.

Écrire ce que je vois, en mettant en face l'exemple de ceux qui ont mieux fait ailleurs, et proposer des chemins réalistes. C'est le sens de tout ce que je publie ici. Décrire une scène concrète, la comparer à ce qui existe chez nos voisins ou plus loin, montrer que le pas suivant est à notre portée, et parfois raconter comment nous l'avons franchi avec mes équipes.

Construire des outils qui fonctionnent vraiment, en Mauritanie, pour la Mauritanie, opérés par des équipes mauritaniennes. Nous ne prétendons pas être les meilleurs du monde. Nous prétendons être là, présents, disponibles, capables de comprendre le contexte parce que nous vivons dedans. Cette présence, dans la durée, vaut souvent mieux qu'une expertise brillante venue d'ailleurs qui repart après six mois.

Ce que ce retour est en train de produire

Deux ans après, je constate que ce retour est en train de produire quelque chose. Une petite entreprise qui grandit, avec des développeurs, des collaborateurs, des clients qui reviennent. Des relations de confiance avec des institutions qui découvrent qu'un logiciel peut être conçu chez elles, pour elles, avec elles. Des projets qui commencent à s'assembler en un écosystème, chaque brique renforçant la suivante. Et surtout, des rencontres avec d'autres compatriotes qui reviennent, discrètement, chacun dans son coin, chacun avec son projet.

Il y a quelque chose qui se passe en Mauritanie que peu de gens voient encore de l'extérieur. Ce n'est pas encore une vague, c'est un frémissement. Beaucoup de personnes de ma génération, formées ailleurs, décident de rentrer et de tenter. La plupart de ces initiatives sont trop petites pour faire les gros titres. Mises bout à bout, elles préparent une décennie différente.

Ce n'est pas un manifeste. C'est un mode d'emploi. Je ne prêche pas à ceux qui hésitent de me suivre. Je raconte, tout simplement, comment un pas se fait, quand on décide de le faire.

Pour aller plus loin

Une question pour finir. Qu'attendez-vous pour tenter à votre tour un pas dont vous rêvez depuis longtemps ?